Selon Yves Lacoste*, géographe,
spécialiste de géopolitique, la discipline reste une spécificité bien française.
Quel est le meilleur endroit pour étudier la géopolitique ?
Je pense que c’est en France, à Paris-VIII, au sein de l’Institut français de géopolitique (IFG). Tout chauvinisme mis à part, c’est en effet dans cet établissement que s’est développée une méthode de recherche sur la géopolitique, sous une forme démocratique. Elle est très différente de la forme allemande, pays qui a vu naître la géopolitique influencée par les conceptions lancées au milieu du XIXe siècle par Darwin.
Et la géopolitique française ?
En France, c’est très différent. J’ai développé la géopolitique à partir des luttes contre les empires coloniaux. Le mot, d’abord tabou, est revenu dans la presse. En 1976, on lance la revue Hérodote, mais ce n’est qu’en 1980 que son sous-titre devient Revue de géographie et de géopolitique.
Quand a été créé l’Institut français de géopolitique ?
Au début des années 1980, à partir d’une école doctorale de géopolitique. De nombreux chercheurs français et étrangers viennent y faire des recherches. Très peu d’étudiants sont issus de Paris-VIII, une dizaine de thèses sont soutenues chaque année et trente mémoires de master recherche. En 2000, l’Institut français de géopolitique a été constitué administrativement.
Quand faut-il faire des études à l’IFG ?
Avant, on entrait à l’IFG avec une maîtrise de géographie, d’histoire, de philosophie ou de sciences politiques. On y faisait son DEA et certains faisaient une thèse. D’autres, du journalisme, de la politique, devenaient banquiers ou militaires ! Aujourd’hui, vous pouvez entrer à l’IFG à partir du master 1 ( après un bac + 3).
Cela n’existe vraiment nulle part ailleurs ?
En Russie, ce ne sont pas des universitaires ou des chercheurs, mais souvent des hommes politiques ultranationalistes qui font de la géopolitique en s’inspirant de l’école allemande. Du coup, des jeunes chercheurs russes viennent à Paris VIII. Pour avoir une forte école de géopolitique, il faut un grand nombre de géographes. Ce que nous avons en France, mais c’est très rare. Dans les pays anglo-saxons, par exemple, on développe plus les sciences sociales et très peu la géographie et l’histoire. Au Brésil, certains militaires sont devenus des spécialistes de géopolitique, d’aménagement de l’espace notamment. Mais aujourd’hui, la discipline est marginalisée. Je déplore qu’on soit la seule école de géopolitique puissante. La géopolitique est malheureusement peu répandue car, pour moi, le raisonnement géopolitique est très important pour le développement de la démocratie. C’est aussi important que de pouvoir faire un raisonnement relatif à l’histoire.
* Yves Lacoste est professeur émérite à l’université Paris-VIII.